
« Ecrire en vain » sur la crise ivoirienne? (Une pensée pour Camara Mourané)
Quelques mois avant le déclenchement du mouvement de rébellion armée en Côte d'Ivoire, le jeune et talentueux animateur de médias audiovisuels, Camara Mourané, de retour d'une mission professionnelle dans la partie nord du pays, nous avait fait part de constats à la suite desquels il nous suggérait d'écrire un article pour sensibiliser les autorités à des phénomènes inquiétants à ses yeux, phénomènes susceptibles de provoquer à court ou à moyen terme une cassure dans la cohésion de notre pays.
Les deux "Côte d'Ivoire"
Son constat portait sur le fait que, une fois franchie la latitude de Dabakala, l'on n'avait plus l'impression de vivre dans la même Côte d'Ivoire que celle que nous connaissons au sud de cette zone. Le mode de vie change radicalement, nous rapportait-il : On n'y rencontrait rien de ce que chaque ivoirien vivant en basse côte considère comme étant le trait distinctif de ce que l'on pourrait appeler, pour parodier une formule angliciste bien connue, « The ivorian way of life », une manière d'être à l'ivoirienne. Ici, relevait-il, pas de « Maquis » ; rien de tous ces petits détails de la vie qui font le label de ce que feu l'écrivain et homme de culture ivoirien Niangoranh Porquet avait nommé « ivoirienneté », pour ne pas évoquer le terme à forte consonance polémique d'« ivoirité », également de sa création, du reste.
En l'absence de cette empreinte de la culture et de la « civilisation » ivoirienne dans cette partie de notre territoire, nous a- t-il souligné, on voyait le vide laissé par l'absence d'une politique de réelle intégration sociologique abondamment comblé par une vague tendance au prosélytisme religieux, et à un sentiment d'abandon général de cette vaste zone géographique livrée à l'influence des médias des pays voisins, puisque notre radio, pas plus que notre télévision ne leur était accessible !
Ce diagnostic d'une rare pertinence, qui mériterait de lui valoir un grade universitaire élevé, M. Camara Mourané nous l'a exposé il y a donc bien longtemps.
Je vois quelques-uns parmi les lecteurs de cet article s'écrier, en courroux : « Mais diantre ! Pourquoi depuis si longtemps M. Adou koffi a-t-il gardé le silence et n'a pas accédé à cette sollicitation de M. Camara Mourané, en produisant immédiatement l'article qui lui était demandé ? Peut-être que cela nous aurait éloignés du spectre de la guerre ! »
Nous pensons qu'il n'y a pas meilleure réponse à cette question que ce propos de feu l'écrivain guinéen Sassine Williams qui fut pour nous un ami rencontré pendant notre « exil professionnel » à Oyem au Gabon, à un moment où la hiérarchie administrative de l'Education Nationale de Côte d'Ivoire nous frappait d'ostracisme comme un paria !
Lassitude psychologique
Au cours d'une émission littéraire sur une Chaîne de télévision française, M. Sassine Williams déclarait, dans une très belle boutade, qu'à son sens « les écrivains écrivent en vain ! »
Si l'on tient compte du sort réservé aux idées émises par les écrivains, les auteurs et les penseurs en général, on ne peut pas absolument donner tort à M. Sassine Williams.
Si nos pays sous développés étaient vraiment soucieux de progresser rapidement, comme les politiques nous le chantent sans cesse, chacun d 'eux ne créerait-il pas un comité de « chasseurs d'idées » chargé de recenser les propositions de solutions à divers maux de nos sociétés, propositions qui abondent dans les nombreuses publications faites bénévolement et avec ô ! quelle générosité par leurs intellectuels ?
Au lieu de cela, ceux-ci ne sont-ils pas objet de raillerie le plus souvent ? Nous faisant l'écho de la réflexion de l'écrivain Sassine Williams donc, nous avons, gagné par une certaine lassitude psychologique, apprécié certes la profondeur et la noblesse de la proposition de M. Camara Mourané, tout en ne nous investissant pas dans un effort en pure perte comme nous en avions pris l'habitude. Du reste, un de nos amis et collègues, au vu des nombreux articles que nous faisons publier dans la presse ne nous reprochait-il pas d'aimer « écrire gratuitement » ?
Donner la primauté aux idées
Ce que révèle l'observation de l'homme de média qu'est M. Camara Mourané, c'est avant tout le fait que les sommes colossales dépensées pour entretenir jusque-là des ministères de l'Intégration Nationale, et de bien d'autres d'ailleurs, l'ont été en pure perte, l'imagination et/ou la connaissance du terrain ayant fait défaut aux détenteurs de ces hauts postes de l'Etat ! C'est le lieu d'évoquer un des cris de protestation des étudiants en révolte de mai 68 en France dont certains avaient pour slogan : « L'imagination au pouvoir ! »
Dans l'absolu, ces étudiants contestataires n'avaient pas raison, car il n'est pas dit que tout porteur d'idées soit le mieux placé pour la mise en œuvre de ces idées. Toutefois, le fait de laisser mourir des idées qui eussent pu faire avancer la société, au simple motif qu'elles ne viennent pas de vous peut être considéré comme un crime contre celle-ci !
Nous pensons pour notre part qu'en ce qui concerne l'analyse de M. Camara Mourané, il ne pouvait y avoir meilleur moment pour l'exposer que ces temps présents où nous sommes préoccupés par la reconstruction de notre société, victime de la pire fracture qui puisse être !
Si nous ne voulons pas que cette reconstruction soit un simple replâtrage de façade, une opération purement politicienne par le sommet, mais une entreprise durable, il y a lieu de faire appel à tous ceux qui sont susceptibles de contribuer efficacement, par leurs idées, à faire avancer le processus, à l'instar de M. Camara Mourané.
Parce qu'il faut désormais voir le développement comme une œuvre commune et non le fait de hauts fonctionnaires qui se comportent comme des « Titan » ou des « Atlas » réfractaires à toute observation émanant du peuple, prenant quasiment en otage, le temps de leur fonction la structure qu'ils dirigent avec pour souci principal de soigner leur train de vie, il faudra bien songer un jour à la mise en place d'une « Bourse des idées » où les responsables pourraient puiser les meilleures idées à réaliser.
Déchets humains
Le mal de la société ivoirienne est très profond ! Il nous a été donné d'entendre des personnes côtoyées à bord d'un taxi communal, exprimer le stress qu 'elles éprouvent à l'approche du week-end, parce que leur voisin, estime qu'il a le droit de distiller les décibels qu'il veut, et quand il veut, du simple fait qu'il est propriétaire de sa maison. Dans des quartiers conçus pour des habitations en rez-de-chaussée, toute personne nantie en Côte d'Ivoire peut se faire bâtir un immeuble de grande hauteur sans aucune réaction de la part des autorités chargées de la réglementation en matière d'urbanisme ! Les plaintes à la police, et même quelquefois les procès engagés en justice dans ces cas, sont en effet bien souvent classées sans suite en Côte d'Ivoire !
« Je vous parle de vous ! »
« Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous ! », écrivait Victor Hugo ; c'est pourquoi nous nous permettons de vous évoquer notre cas personnel, nous qui avons dû quitter l'appartement dont nous sommes propriétaire à Cocody au profit de la banlieue proche, pour échapper à une horde d'étudiants et de jeunes sans emploi, qui, forts de ce qu'ils avaient leurs entrées au Commissariat du quartier et des appuis politiques sûrs, se sont donné pour programme de nous persécuter littéralement plus d'une année durant, à partir de l'implantation sauvage d'une cabine de téléphonie cellulaire au pied de notre immeuble, créant en permanence et volontairement un attroupement bruyant propre à empêcher le moindre effort intellectuel de notre part !
Ajoutez à ce tableau les cas à nous rapportés, heureusement pas trop fréquents il est vrai, à Abidjan, de « réquisitions sauvages » d'autobus, contraints sous la menace de jeunes écoliers et étudiants à changer d'itinéraire ; prenez le temps, en tant qu'adulte, d'emprunter un de ces autobus avec un grand nombre d'élèves ; ayez la patience de digérer toutes les insanités dont vos oreilles seront rabâchées ! Vous aurez là un aperçu complet d'une société en pleine déliquescence que nous nous complaisons à appeler « ce beau pays de Côte d'Ivoire », (illusoire) « vitrine des nations ouest-africaines », et vous vous rendrez compte de ce que la société ivoirienne peut produire de « déchets humains » !
Voilà un panel de réalités de la société ivoirienne, à ajouter à l'observation de M. Camara Mourané. !
C'est tout cela qu'il faut prendre en compte dans la refonte en cours de notre société, pour éviter que d'autres rébellions ne voient le jour à long terme !
Bingerville le 03 mars 2006
ADOU Koffi, professeur de philosophie
Consultant en développement Culturel
BP 46 Cidex 02 Abidjan -L. T.
Email : dajekof@yahoo.fr.