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POINT DE VUE

Quelle démarche pour la création de nouvelles alliances interethniques en Côte d'Ivoire?
ADOU KOFFI, professeur de philosophie | 9/4/2006

Actualité
M. Adou Koffi

Les « alliances interethniques et les parentés à plaisanterie » sont une institution dont on découvre à peine aujourd'hui l'étendue, la richesse et la profondeur.

à mesure que l'on réalise le caractère génial de cette invention, on prend aussi conscience de l'ampleur du désastre qu'a constitué l'entreprise de déstructuration des sociétés africaines par le démantèlement des institutions qui en constituaient l'épine dorsale. C'est à ce seul prix que les nations colonisatrices ont pu réussir à asseoir leur politique de la « table rase » à l'issue de laquelle ils pouvaient proclamer triomphalement qu'ils étaient venus apporter « la » civilisation à des peuples prétendument « sauvages. »

Les alliances interethniques, de toute évidence instituées après de longues et douloureuses périodes d'affrontements entre les peuples, affrontements dont les abondantes légendes et les mythes divers rendent compte aujourd'hui souvent de manière poétique, alors qu'elles procèdent de situations conflictuelles autrefois paroxystiques, reposent essentiellement sur plusieurs socles :

1- La prise de conscience par chaque groupe ethnique de sa propre identité irréductible ;
2- La proclamation unilatérale, à des fins non bellicistes, de la suprématie de la culture de chaque groupe ethnique sur les autres ;
3- L'acceptation de l'idée que l'autre puisse, à son tour, proclamer la suprématie de sa propre culture ;
4- La proclamation du droit de chacun des groupes de railler un autre groupe à qui il est signifié qu'il aurait dû accepter la « culture supérieure » qu'est la nôtre ; d'où découle le principe de l'autodérision, dans la mesure où l'on est disposé à accueillir, sans animosité, le regard critique et même acerbe porté par l'autre sur sa propre culture.

Sur ce point, il faut reconnaître le sens poussé de l'observation des peuples les uns vis-à-vis des autres, dans la mesure où les faiblesses respectives des différents groupes ethniques sont répertoriées avec une rare acuité et une précision remarquable, ce qui met les ethnies les unes à portée de critique des autres, et ce à tout instant. Un individu issu de tel groupe ethnique connaît ainsi, en quelque sorte, le « talon d'Achille » de l'autre, en sorte que par un « esprit de réplique » cultivé très tôt et prenant la forme d'un réflexe, toute personne subissant une « agression verbale » d'une autre, au lieu de s'en formaliser, décoche en direction de « l'agresseur » une pointe qui met celui-ci automatiquement et momentanément en position d'infériorité psychologique ; à moins qu'il ne rebondisse en puisant dans le riche arsenal des faiblesses répertoriées chez l'ethnie alliée, pour assommer verbalement l'individu avec lequel il est confronté, et ainsi de suite. De la sorte, une personne étrangère à cette coutume qui assisterait à un tel « jeu d'agressivité verbale », peut croire à un réel conflit, jusqu'à ce que, par une sorte de dénouement chevaleresque, l'une des parties en présence, l'un des « antagonistes » « baisse volontairement la garde », se laisse « vaincre » et reconnaisse la suzeraineté de l'autre ! Il faut d'ailleurs souligner que c'est en termes de « noblesse » et de « subordination » que s'expriment les « antagonismes verbaux », et généralement le premier à lancer l' « offensive » revendique le statut de noblesse, ce qui confine de facto la personne interpellée dans la position de vassal.

5- Le principe de tolérance des autres cultures ;
6- Le principe d'absence de complexe vis-à-vis des autres cultures.
7- Le principe d'humilité découlant de l'acceptation de la faillibilité de son propre groupe ethnique qui ne présente pas que des qualités, puisqu'il présente des points faibles très opportunément relevés par les autres.

De ces principes découlent la fraternisation, le respect mutuel, l'assistance mutuelle, le désamorçage à l'avance de tout conflit naissant, avec au bout du compte la paix.
Les alliances interethniques ont ainsi pour fonction, en définitive, d'interdire de façon absolue tout recours à un conflit ouvert en vue de résoudre quelque problème social que ce soit.
La question se pose de plus en plus de savoir, devant la puissante fonction cathartique assurée par les alliances interethniques dans le passé de nombreux peuples africains, quels mécanismes pourraient présider à la naissance suscitée dans le contexte historique actuel, de nouvelles alliances à même de créer un nouveau ciment entre les ethnies, après le travail de division et de sape opéré par les ex-colonisateurs.

Dans le principe, au vu des éléments dégagés ci-haut, la mise sur pied de nouvelles alliances suscitées dans le contexte actuel ne devrait pas poser de problèmes majeurs.
Seulement, un obstacle inattendu est intervenu, qui pourrait rendre sa réalisation impossible : il s'agit d'un nouveau mode de gestion des rapports entre les communautés ethniques proposé par certains universitaires et intellectuels de Côte d'Ivoire notamment.

Ainsi, au cours de l'émission commémorative du 10ème anniversaire du douloureux Génocide rwandais, organisée par la TV 1ère Chaîne de la RTI, le professeur Yacouba Konaté de l'Université d'Abidjan et l'écrivain Maurice Bandaman s'offusquaient de la mise en œuvre, par certains, de ce qui constitue précisément le socle sur lequel les groupes ethniques, dans les temps anciens, avaient bâti leurs alliances.

En fustigeant respectivement le fait que « Des injures sont proférées à l'endroit de certains groupes (ethniques) … ; qu' " une communauté s'arroge le droit d'insulter à longueur de journée une autre… parce qu'on n'a pas su arrêter à un moment donné les "insulteurs publics" dans notre pays » (pr. Yacouba Konaté), d'où le fait qu'« une partie de la population s'est sentie frustrée de ses droits » (Maurice Bandaman), ces deux intellectuels proposaient un schéma de lecture des alliances interethniques propre à instaurer une entropie susceptible de prendre à terme des dimensions apocalyptiques.

Au fond, à travers leurs propos, ce qu'ils préconisent comme démarche pour régir les rapports intercommunautaires dans la Côte d'Ivoire actuelle s'avère être aux antipodes de ce qu'avaient instauré les populations depuis les temps les plus reculés. L'essence des alliances interethniques n'a-t-elle pas, de tout temps consisté précisément dans le fait pour « une communauté de s'arroger le droit d'insulter à longueur de journée une autre… sans conséquence grave et sans que ceux qui se sont érigés en "insulteurs publics" aient besoin d'être "arrêtés?"»

L' « esprit de réplique » aidant, aucun groupe, avant le conditionnement actuel tendant à faire interpréter ces « injures » sur un mode dramatique, ne s'est jamais offusqué de ce genre de propos.

En nous inscrivant dans l'esprit de la tradition, la désormais mythique animosité entre les peuples Baoulé et Bété de Côte d'Ivoire pourrait se réduire par le truchement d'une alliance interethnique nouvellement forgée, si toutefois des freins ne sont pas artificiellement introduits ; en effet, la générosité naturelle incomparable des Bété, qui avaient si bien adopté les Baoulé qu'ils avaient attribué abondamment les patronymes de ceux-ci à leurs propres progénitures, laisse penser qu'une telle alliance n'est pas une vue de l'esprit.

Malheureusement, l'exceptionnelle occasion offerte par les fortes poussées migratoires de populations Baoulé sur les terres des Bété, consécutivement à la construction des barrages de Kossou et de Taabo, n'ont pas favorisé la naissance d'une telle alliance entre ces deux groupes ethniques. L'occasion était propice cependant de voir s'accélérer l'histoire de notre pays si une alliance avait pu consacrer le rapprochement sociologique de ces deux groupes ethniques importants, amenés à se côtoyer sur la même portion de territoire.

Aujourd'hui, en raison d'antagonismes de nature politique intervenus entre-temps, lesquels antagonismes ont quelque peu attiédi l'accueil réservé aux Baoulé, avec parfois même le souhait explicitement formulé de voir ceux-ci restituer les terres à eux généreusement offertes au départ, les ressorts d'une possible alliance interethnique Bété-Baoulé semblent s'être momentanément cassés.

Cette cassure qui s'est opérée progressivement après l'indépendance de la Côte d'Ivoire, a connu son point culminant en 1995, avec l'exode provoqué des populations allochtones Baoulé, forcées à quitter, pour des raisons électoralistes, leurs zones d'accueil initiales.

C'est une tâche exaltante pour nos sociologues que de construire des schémas théoriques en vue de surmonter ces écueils apparus accidentellement, et d'offrir les conditions pour la naissance d'une alliance Bété-Baoulé dans le contexte actuel. La réussite d'un tel schéma expérimental servirait de point de départ au tissage d'une toile nouvelle d'alliances interethniques en vue de semer l'harmonie entre toutes les populations de la Côte d'Ivoire. Ce que nos ancêtres ont réussi sans être bardés de diplômes, pourquoi nos éminences grises en sociologie ne nous permettraient-elles pas de le rééditer ?

Ce qui apparaît à l'évidence cependant, c'est que les tentatives de tisser de nouveaux liens interethniques devront s'écarter résolument de toute influence politicienne.

Ainsi, il y a matière pour des hommes de réflexion à construire et à proposer de nouveaux schémas pour une redynamisation de cette géniale institution mise au point par nos ancêtres ; et nos intellectuels ne devraient pas rechigner à s'adonner à cette tâche !

Bingerville le 21 février 2006
ADOU KOFFI, professeur de philosophie
BP 46 Cidex 2 Abidjan 08 - L.T.
E-mail : dajekof @yahoo.fr

 

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