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INTERVIEW

Dr Massamba Gueye : " La caravane du conte est une initiative à multiplier sur le continent "
Interview réalisée par Raymond Alex Loukou | 20/12/2011

Actualité
Dr Massamba Gueye

Massamba Gueye, enseignant de formation et conteur émérite a fait le tour du monde avec dans sa besace des contes pour divertir et éduquer les peuples. Dans le cadre de « la caravane du conte Abidjan-Dakar » qui s'est tenue du 08 décembre au 10 décembre à l' Institut Goëthe d' Abidjan, nous avons tendu notre micro à ce conteur-né pour qui la tradition orale doit être perpétuée voire valorisée pour une meilleure formation des consciences. Dans cet entretien, il nous dit sa foi dans l'enseignement du conte et son combat pour valoriser cet art de la communication. Retenez votre souffle…

Participez à un festival de conte, qu'est-ce que cela représente pour vous ?

Pour moi, participer à un festival de contes c'est donner un sens à mon existence car je ne vis que pour la valorisation du patrimoine africain. C'est un instant unique dans ma vie, c'est un moment où je me sens en pleine possession de mon bonheur et de mon honneur. C'est pourquoi je réponds toujours oui aux différentes invitations.

Que vous inspire la thématique du festival ?

La thématique de la caravane du conte « Les contes de la réconciliation » m'inspire deux idées. Cette thématique redonne à la parole vraie sa place authentique dans les lieux de la palabre fertile. Mais aussi que le Côte d'Ivoire ne pourra se libérer de son histoire trouble récente sans donner la parole à tous ses enfants pour que le discours de la haine devienne un discours d'amour.

Pensez-vous sincèrement que l'oralité est en perte de vitesse dans nos sociétés modernes au point d'y consacrer des ateliers et un festival ?


L'oralité n'est pas en perte de vitesse dans notre société africaine car à y regarder de prés il y a plus de personne qui ne savent ni lire ni écrire sur le continent que de lettres donc il ne faut pas parler de perte de vitesse dans ce sens. Les genres comme le conte quant à eux, ont perdu leur place dans la famille et l'espace public, c'est ce qui explique la pertinence d'un pareil projet.

Selon vous qu' est-ce qui explique cette perte de vitesse ?

Cette perte de vitesse est due à plusieurs facteurs dont la reconfiguration de notre habitat, l'individualisation des grandes villes, une mauvaise politique scolaire et un manque de considération pour la culture.

Ne pensez-vous pas que c'est le manque de vision culturelle des dirigeants africains qui met l'oralité à mal ?

C'est effectivement le manque de vision dans le domaine culturel des dirigeants africains qui expliquent ce phénomène. Ils ont fait preuve d'une incompétence notoire dans ce domaine.

Vous qui parcourez les festivals, est-ce que le manque d'intérêt vis-à-vis de l'oralité est plus perceptible en Afrique qu'en Occident ?

En Occident les conteurs sont très respectés et le public répond en payant son entrée. L'occident est conscient de ce que son peuple a perdu en reléguant son oralité au second plan mais en Afrique on n'a pas encore totalement conscience des risques que nous encourons en mettant des milliards dans l'alphabétisation des population (qui est une excellente initiative) sans penser à réfléchir sur les moyens de conserver les techniques oratoire par exemple. Ce sont les institutions occidentales qui supportent les projets liés au patrimoine en ce moment.

Jugez-vous indispensable l'enseignement du conte dans nos programmes scolaires et universitaires ?


L'enseignement du conte est indispensable dans le cursus scolaire en Afrique car on ne peut former quelqu'un sans tenir conte de son environnement culturel mais pour cela il faut un politique éducative cohérente qui défini le profil de sortie de l'apprenant avant d'établir des programmes. Aujourd'hui nos dirigeants sont des dirigeables qui obéissent aux institutions internationales.

Quelles expériences aviez-vous menées dans ce sens et quels ont été les résultats ?


En tant que professeur de français j'ai toujours prôné le retour à l'imaginaire de l'enfant pour lui permettre de maîtriser sa langue maternelle avant de maitriser celle des autres. Je ne peux pas juger moi-même mes résultats pour des raisons liées à mon éducation mais les membres de la caravane du conte ont entendu les témoignages de mes anciens élèves lors des tables rondes à Dakar. J'ai mené plusieurs activités à l'école en organisant des concours de contes et d'écriture, des ateliers d'expressions artistiques, des séances de prise de parole, des festivals sans compter les ouvrages pédagogiques que j'ai élaborés et les projets d'innovation pédagogique auxquels j'ai essayé d'apporter ma modeste expertise comme avec l'Union Latine et le Goethe Institut.

Quelles suggestions pouvez-vous faire aux autorités académiques afin que le conte ait une place de choix dans les programmes scolaires ?

Il faut revoir tous les programme élaborés sur les directives de l'Occident et faire le lien avec les familles des apprenants de sorte qu'elles se sentent respectées et que leurs enfants ne leur reviennent pas déformés par ce qu'elles appellent « L'école des autres ».

Qu' avez-vous enseigné de façon concrète aux auditeurs au cours des ateliers de formation ?


La formation avait le contenu suivant :
le rythme du conteur : rythme du texte et rythme du récit : Massamba Guèye
Invention des histoires avec des objets quotidiens : Frau Julia Klein

Respiration et espace corporel du conteur : Massamba Guèye

Connaissance et Pratique des outils de travail du conteur : Taxi-Conteur

Incitation à la pratique de la langue/Acquisition de la langue : Frau Julia Klein

Eveil à l'imaginaire : Taxi-Conteur

Initiation à la narration active : Taxi-Conteur

Travail avec le Kamishibai : Frau Julia Klein

C'est à dire qu'il y a toute une méthodologie, toute une technique dans la narration du conte...

Evidemment qu'il y a toute une méthodologie et des techniques de la narration car si les conteurs africains traditionnels pouvaient tenir le public en haleine pendant toute une nuit ce n'est pas le fruit du hasard. Il y a des techniques à apprendre et des démarches à suivre.

La Côte d' Ivoire vient de sortir d'une crise. Selon vous, quel peut-être l'apport du conte dans le processus de réconciliation ?

Les séances de contes permettent d'aborder tous les sujets alors en cette période de sortie de crise la côte d'ivoire a besoin d'espace de la parole thérapeutique et les festivals de contes sont des lieux dédiés. Les quartiers peuvent retrouver ces espaces de la palabre pour libérer la parole.

Avec votre expérience de conteur à la radio nationale du Sénégal, pensez-vous que vous aviez réussi à vulgariser le conte ?


Mon expérience de la pratique du conte à la radio me permet d'avoir un modeste point de vue. En effet je fais « Contes et légendes » sur Radio Sénégal Internationale depuis 2001. C'est une émission bilingue français/wolof que me permet de sauver les contes avec les archives de la RTS mais aussi de toucher le public le plus éloigné. Il faut cependant faire en sorte que les contes soient bien élaborés dans un style conforme aux exigences de la communication moderne. Je pense que les radios ivoiriennes devraient essayer ce mode de communication.

Comment jugez-vous les conteurs ivoiriens ?


Les conteurs ivoiriens ont un excellent niveau et leur démarche est riche est Variée. Taxi Conteur est devenu un maître incontesté de la parole. Chapeau !

La caravane du conte vient s'achever sur des notes festives. Quelles leçons en avez-vous tiré ?


A la fin de cette caravane je suis très satisfait de ce pont jeté entre l'oralité et l'écrit mais aussi de cette entente cordiale et fraternelle entre le Sénégal et la Côte d'Ivoire grâce au Goethe Institut.

Avez-vous le sentiment que l'oralité a de beaux jours devant elle après cette belle soirée artistique ?


Je suis sûr qu'avec le développement des outils technologiques l'avenir est à l'oralité.

Pour votre mot de fin, pouvez-vous nous dire un conte pour l'avenir de ce pays ?

Le conte ira de l'avant mais c'est aux conteurs ivoiriens de se battre pour rendre attrayant leur art. Je suis confiant pour la Côte d'Ivoire.

 

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